Les mines arrachent les terres aux paysans

Dans Congo profond, Environnement

L’exploitation minière ne fait pas que des riches. Elle crée aussi des communautés sans terres, aggravant ainsi la pauvreté au sud de la République démocratique du Congo, dans l’ex-Katanga. Dans cette province riche en cuivre et cobalt, les miniers délocalisent des villages situés dans les concessions, parfois sans respect de procédure. Les mines arrivent avant tout, ou presque.

Les villages de Kipili et Kintu, situés à près de 18 km de Lubumbashi, dans le territoire de Kipushi, sont en conflit avec l’Etat congolais qu’ils accusent de spolier leur « patrimoine socioculturel. » En août 2015, les chefs coutumiers des villages Kipili, Kintu et Kitambala étaient arrêtés pour les mêmes raisons. Aujourd’hui encore, leurs villageois sont priés de déguerpir par l’entreprise minière Geniland Evolution aidée par l’administrateur du territoire de Kipushi. Ce dernier s’est refusé de commenter l’affaire. Les mines à problème sont nombreuses dans la région.

Les délocalisations se multiplient

Les communautés délocalisées sont constamment obligées de rechercher de nouvelles terres arables et de sources d’eau, ce qui déstabilise leurs modes de vie. En outre, elles ne peuvent travailler ni s’installer sur d’autres terres, car elles appartiennent déjà à d’autres communautés : « Nos villages ont des limites : lorsque vous allez cultiver sur des terres d’un autre village, cela crée des jalousies, même s’ils ont des espaces inexploités », explique Fréderic Kapya, du village Kipili.

En 2014, l’entreprise Frontiers S.P.R.L., une filiale d’Eurasian Natural Ressources Corporation, a déplacé le village de Kifumpa vers Kijiba, un peu loin de ses sites miniers. De Kijiba, certains délocalisés vont cultiver en Zambie. « Inadmissible, proteste Mathias Ben Bella Mpiana de l’ONG Action contre l’impunité et pour les droits de l’homme, les gens avaient des terres arables et de l’eau dans leur village. Ils ont été conduits à Kijiba où la terre n’est pas arable ».

Des délocalisations en violation des droits de l’homme

C’est une disparition pour le moins scandaleuse qui alerte les défenseurs des droits de l’homme. En 2013, le village de Shilatembo, situé dans la concession minière de la Société d’exploitation de Kipoi (SEK), près de Likasi dans le Haut-Katanga, a été délocalisé sans savoir où il s’installerait. Non préparé, le village s’est installé dans une savane boisée à 14 km de Kangabwa, un autre village de la même concession. Il s’appelle « Hewa Bora », « Bel air » en Swahili.

« Cette délocalisation s’est faite sans respect des normes de délocalisation », estime Yvette Nsangana de l’ONG Afrewatch. Pour moi, poursuit-elle, il s’agit d’une expulsion. Une délocalisation devrait être réalisée pour des conditions mieux qu’avant. Or, de Shilatembo à Hewa Bora, il n’en a pas été le cas ». Mais pour l’entreprise SEK, Shilantembo était bien prié de préparer un nouveau site, plusieurs mois à l’avance.

Des indemnisations insuffisantes

Plusieurs fois victime des vols, et voulant éloigner les habitants des mines, l’entreprise indienne Chemical of Africa a obtenu des autorités de délocaliser le village de Kalukuluku, à l’est de Lubumbashi. Deux ans après l’indemnisation, quelques dizaines de personnes refusent de partir. La même situation est observée au village Ruasheni, dans une concession de la société Ruashi Mining.

Suffisant pour expliquer le caractère menu des indemnisations, selon le vice-président de l’ACIDH, Mathias Ben Bella Mpiana s’indigne : « Ils ont eu entre 300 et 1000 USD, au village Ruasheni, à Kalukuluku, en périphérie de Lubumbashi. Que peut-on faire avec cet argent ? Comment peut-on évaluer le fait même qu’une communauté soit délocalisée ? Peut-on évaluer un cours d’eau, des terres ou des cimetières qu’on quitte ?».

Les Relations publiques de Ruashi Mining indiquent que des services publics évaluent le prix des biens à rembourser, en guise de transparence. L’article 281 du code minier dit à ce propos :

« Toute occupation de terrain privant les ayants-droits de la jouissance du sol, toute modification rendant le terrain impropre à la culture entraîne, (…) à la demande des ayants-droits du terrain et à leur convenance, l’obligation de payer une juste indemnité correspondant soit au loyer, soit à la valeur du terrain lors de son occupation, augmentée de la moitié. »

En pratique, sur les terrains, « la juste indemnité » voulue par la loi est souvent rare. Où elle se croit telle, elle se limite plutôt à la seule valeur des champs et maisons perdues, oubliant d’autres facteurs comme le fait d’être déplacé ou de perde les terres de ses aïeux.

Les mines d’abord: des terres perdues au profit

Il est arrivé souvent que les relations entre miniers et communautés locales se dégradent. Les premiers accusent les paysans de vol dans les usines. Alors que les seconds se défendent et rejettent les accusations de vol dans les usines qui seraient le fait des creuseurs artisanaux, qui souvent viendraient d’ailleurs. Aussi se plaignent-ils de ne pas assez profiter des richesses minières extraites chez eux. Difficile aussi de comprendre, pour les paysans, qu’au motif de protéger l’environnement, les miniers interdisent la coupe de bois.

« Ils nous refusent d’habiter près d’eux, ils nous refusent de cultiver, et même couper le bois ? Pourtant c’est notre dernier recours pour avoir de l’argent et survivre », dit tout enflammé Fréderic Kapya, habitant de Kangambwa, un village situé près de Likasi dans le Haut-Katanga, dans la concession de SEK Kipoi.

Une étude de l’école de criminologie de l’Université de Lubumbashi sur « la protection des droits humains dans les sites miniers au Katanga » (2015), recommande l’amélioration des conditions de vie des voisins de sociétés minières comme gagne de sécurité. « La sécurité est à voir aujourd’hui comme une combinaison de plusieurs facteurs à la fois : santé, alimentation, protection de l’environnement, etc. Il faut des conditions de vie acceptables, que les paysans comprennent qu’ils profitent de la présence des miniers chez eux… », explique Ildephonse Tshinyama, directeur de l’Ecole de criminologie.

De nouvelles mines arrivent dans les mêmes conditions

Bernard Bondo voit venir un autre problème avec l’installation d’une entreprise minière près de chez lui, la chinoise Ya Fei Mining. Il est une des rares personnes instruites du village Kifita. C’est à une trentaine de kilomètre de Lubumbashi, dans la concession de la canadienne Minerals and Metal Group. « Bientôt ils nous demanderont d’arrêter de cultiver dans leur concession », s’inquiète-t-il. Mais l’inspecteur provincial de l’agriculture, Baudouin Kakudji rassure : « Le code minier oblige les entreprises à garantir l’accès des populations locales aux terres pour l’agriculture. Nous n’en sommes pas encore arrivés à des pertes de terres inquiétantes. L’Etat s’emploie à régulariser des conflits qui ont lieu en certains endroits. »

En 2014, l’ancien vice-président américain Al Gore a alerté sur le secteur foncier congolais. Le bradage de 48,8% des 120 millions d’hectares de terres arables congolaises aujourd’hui aux mains des étrangers! En Afrique, la RDC est classée 33 parmi les pays aux terres fortement accaparées. C’est juste après le Madagascar et l’Ethiopie, selon un classement de Thinking Africa. L’attribution des concessions minières et forestières y joue pour beaucoup. Selon la Banque mondiale, les congolais sont passés de 0.409 hectares des terres agricoles par personne en 1961 à 0.098 hectares en 2013. Pour le journal Le Potentiel, c’est une véritable razzia qui suit les mines.

La perte des terres dans le Katanga ira croissant à chaque découverte des gisements miniers. Elle risque d’exacerber la pression de la faim sur la région septentrionale de l’ex-Katanga où depuis l’explosion de l’exploitation minière, les mines font oublier l’agriculture.

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