Le destin politique des cardinaux de la RDC

In Politique
Cardinal Ambongo

L’Archidiocèse de Kinshasa vient d’accueillir son Pasteur, récemment élevé au rang de Cardinal de l’Eglise catholique romaine par le Pape François. Le Cardinal Fridolin Ambongo Besungu (59 ans) devient ainsi le 4e congolais à porter ce titre honorifique. Ce qui tend à confirmer que l’archidiocèse de la Capitale est le siège cardinalice du pays. Puisque, jusqu’ici, tous les cardinaux de la RDC en viennent.

Cette proximité avec les Institutions de l’Etat fait précisément l’objet de cette analyse que propose Congo Durable. D’autant plus que chacun des cardinaux de la RDC a une histoire politique propre. La première question qu’il convient de poser, c’est-ce : qu’est qu’un cardinal ?

Le Cardinal est-il un « Super Évêque » ?

L’opinion publique a souvent considéré le Cardinal comme un « Super Evêque », un peu au-dessus des autres. La réponse est « non », si l’on veut dire par là qu’il possède, dans l’Eglise, un pouvoir ou un droit de regard sur les autres Évêques.

Précisons que tous les Cardinaux ne sont pas nécessairement des Evêques ; ils ne sont pas non plus nécessairement « ordinaire de lieux », c’est-à-dire à la tête d’un Diocèse ou responsable d’une portion du Peuple de Dieu.

Selon le Code de droit canonique, droit ecclésiastique,

« Les Cardinaux de la Sainte Église Romaine constituent un Collège particulier auquel il revient de pourvoir à l’élection du Pontife Romain selon le droit particulier ; les Cardinaux assistent également le Pontife Romain en agissant collégialement quand ils sont convoqués en corps pour traiter de questions de grande importance, ou individuellement, à savoir par les divers offices qu’ils remplissent en apportant leur concours au Pontife Romain surtout dans le soin quotidien de l’Église tout entière » (can. 349).

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Concrètement, un Cardinal (électeur) participe au Conclave pour élire le pape. Il compte parmi les conseillers du Pape. Celui-ci peut le consulter à titre individuel ou collectivement en consistoire avec les autres cardinaux pour traiter des affaires graves qui touchent à la vie de l’Eglise ou du monde.

A ce titre, un Cardinal participe de manière plus directe et active à la prise des décisions au niveau le plus élevé de la hiérarchie de l’Eglise. En vertu de son titre, il a la « préséance » sur les autres Evêques, mais en tant qu’ordinaire de lieu, il administre son diocèse au même titre que les autres Evêques.

Le Cardinal congolais est-il le chef de l’Eglise catholique au Congo ?

A la lumière de ce qui vient d’être dit ci-haut, la réponse ne peut qu’être négative. Canoniquement, seul l’Evêque de Rome, c’est-à-dire le Pape, joue le rôle du chef du Collège les Évêques. Le « Vicaire du Christ et Pasteur de l’Église tout entière sur cette terre » (can. 331). En d’autres termes, en dehors du Pape aucun Evêque, même en étant Cardinal, n’est au-dessus des autres dans l’exercice de la charge pastorale dans leur diocèse.

Pour plus de précision, dans son diocèse, l’Evêque ne reçoit l’ordre de personne, ni de la Cenco dans le cas de la RD. Congo, ni d’un Cardinal. De la sorte, même les directives de la Conférence des Evêques ne s’imposent pas de manière obligatoire à un Evêque dans l’administration de son diocèse.

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Le Président de la Cenco ne joue donc pas le rôle du chef des Evêques de la RD. Congo ; il est leur Représentant et leur porte-parole. Il représente, par ailleurs, l’Episcopat congolais et l’Eglise catholique de ce pays en tant que ASBL.

Il faut noter néanmoins que l’Archevêque de Kinshasa a préséance sur les autres en termes d’honneur et pas au niveau de la prise de décision. Ce titre, ainsi, il le partage avec ses collègues de Bukavu, Kananga, Kisangani, Lubumbashi et de Mbandaka.

Le destin politique des cardinaux congolais

Après ces quelques précisions revenons au sujet de notre analyse sur l’ampleur politique que semble prendre depuis quelques décennies déjà le cardinalat en RD. Congo. Nous proposons donc ici de nous arrêter sur trois facteurs, que nous estimons déterminants dans ce que nous pouvons appeler « le destin politique des cardinaux congolais ».

CENCO, RDC, Ambongo
Des évêques catholiques au cours d’une séance plénière de négociations entre opposition et pouvoir en 2016. Source: Monusco, commons/Flikr.

Premièrement, le fait que les 4 Cardinaux ont été à la tête de l’archidiocèse de Kinshasa qui est en même temps la capitale du pays joue déjà en faveur d’une rivalité des pouvoirs –  pouvoir politique et pouvoir religieux, le temporel contre le spirituel. Deuxièmement, le contexte politique de leur création et de l’exercice de leur fonction laisse entrevoir la plausibilité d’une tension. Pour finir, la question du tempérament de chacun des personnage dont l’engagement précède parfois le cardinalat.

Déjà engagé dans la lutte pour l’indépendance de son pays et dans la quête d’un christianisme plus africain, Malula est créé Cardinal le 28 Mars 1969 par le pape Paul VI. Le premier Cardinal congolais, Albert Joseph Malula (1917-1989), assume son nouveau statut en plein conflit Eglise-Etat consécutive à la dérive dictatoriale de Mobutu.

Celui dont on retiendra la fameuse phrase « je préfère être crucifié que de crucifier la vérité », s’engage dans un bras de fer sans précédent avec le « roi léopard ». Exilé pendant 5 mois à Rome, il regagne son pays après l’intervention de Paul VI lors d’une réconciliation superficielle et entourée de nombreuses anecdotes. Jusqu’à sa mort, l’entente aura été de surface.

Moins politique que Malula, Etsou surprit cependant

Son successeur, ancien archevêque de Mbandaka-Bikoro et de fait estimé proche de Mobutu, accède à la dignité cardinalice dans un contexte mondial particulier. Mgr Frédéric Etsou (1930-2007) est créé cardinal par Jean Paul II le 28 juin 1991. Nous sommes donc au lendemain de la chute du mur de Berlin. Les dictatures sont en perte de soutien et de vitesse, et Mobutu sent l’obligation de dissoudre le Parti Unique pour s’ouvrir à la démocratie. Le Zaïre connaît la pire situation du règne de Mobutu ponctué par des pillages.

Lire: Le Maréchal Mobutu, 22 ans après le roi du Zaïre

Question de tempérament ou concours de circonstance, c’est l’archevêque de Kisangani, Laurent Monsengwo qui occupe le devant de la scène pour représenter l’Eglise à la CNS. Il préside d’ailleurs cette dernière. On ne retient cependant pas grand-chose de l’engagement politique du Cardinal Etsou. En dépit de la guerre de libération de l’AFDL, de la guerre d’agression, de la transition 1 + 4. On peut dire qu’il s’est montré en général plus sobre même si on se souvient de ses déclarations autour des élections de 2006, quelques temps avant sa mort.

Mgr Laurent Monsengwo, connaisseur de la politique congolaise

Archevêque de Kinshasa depuis 2007, Mgr Laurent Monsengwo Pasinya (1939 -) est un habitué de politique. Le monde politique le considère comme un des siens pour avoir notamment présidé la Conférence nationale Souveraine.

C’est donc un connaisseur qui arrive dans la capitale, un homme capable de bousculer le pouvoir politique par ses déclarations et par le réseau de connaissances qu’il s’est créé dans cette sphère. Certains partisans du pouvoir voient en lui un opposant, un danger, un adversaire à apprivoiser ou à réduire au silence.

CENCO, dialogue
Au centre des évêques de la CENCO et des politiciens congolais à Kinshasa, le 12/01/2017 lors des discutions sur les arrangements particuliers de l’accord politique du 31 décembre 2016. Radio Okapi/ Ph. John Bompengo

Silencieux pendant un long moment, l’archevêque, créé Cardinal un an plutôt par le pape Benoit XVI le 20 novembre 2010, revient sur la scène pour contester, en opposition avec la Cenco, les résultats de l’élection du 28 novembre 2011 les déclarant n’être « conforme ni à la justice et ni à la vérité ».

Après s’être illustré dans d’autres dossiers, il s’oppose au troisième mandat de Joseph Kabila en affichant son soutien au CLC. Il invite en plus les dirigeants, qu’il qualifie de « médiocres », à dégager pour laisser la place à des gens compétents.

Mgr Fridolin Ambongo et son parler plus direct

Dans un parcours éclair, Mgr Fridolin Ambongo gravit les échelon à pas de géant. En seulement 4 ans, il passe d’Evêque de Bokungu Ikela au Cardinal archevêque de Kinshasa, en passant par l’archevêché de Mbandaka-Bikoro. Ancien professeur de morale sociale chrétienne aux Facultés Catholiques de Kinshasa (Université Catholique du Congo), Président de la Commission épiscopale Justice et Paix, l’actuel Cardinal s’est déjà à plusieurs reprise illustré par ses prises de positions « en faveur du bien-être » des Congolais.

Lire : Fridolin Ambongo réunit oppositions et pouvoir

Participant aux bons offices de la Cenco, en tant que vice-président de cette prestigieuse institution ecclésiastique, il n’est pas loin de la sphère politique. Ses déclarations sur la vérité des urnes autour de l’élection qui a porté l’actuel Président au pouvoir (Félix Tshisekedi) sont encore toutes fraîches dans nos mémoires. Certains y voyant même de flagrantes contradictions.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne faut pas compter sur lui pour se taire quand les choses ne sont pas sur la bonne voie.

A chaque cardinal son contexte et sa sensibilité

Ce bref aperçu nous montre que chacun des 4 cardinaux congolais a vécu dans un contexte particulier où parfois son autorité et son rang de cardinal a été sollicité.

Le cardinal n’est pas le premier responsable de l’Eglise de son pays ; il n’est pas non plus le chef des autres évêques. Son rang lui confère une autorité, couplée avec son charisme, qui peut être utile à la cause de son peuple. Il ne s’agit donc pas d’une fonction politique pour contrebalancer l’autorité de l’Etat.

Un Cardinal est un citoyen d’un pays, libre de prendre position ou de s’engager pour la bonne cause. A l’exemple du Christ et à sa suite, il est invité à se battre pour la vérité, la justice et la paix. Ses prises de positions, qui peuvent souffrir des limites humaines, ne visent pas d’abord la classe politique. Mais elles visent la justice et le respect de chaque homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Pour la vérité, la justice et la paix, il doit être prêt à sacrifier sa vie comme un martyr, sens de la couleur (pourpre/rouge) de son habillement.

Un prêtre catholique

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