Kazembe Musonda, le mal compris ?

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Kazembe Musonda

C’est une mort qui a attristé plusieurs à Lubumbashi : celle de Jean-Claude Kazembe Musonda. Premier gouverneur de la province du Haut-Katanga, c’est en chantre de l’unité katangaise que plusieurs l’ont vu partir. Ils l’ont dit dans leurs hommages le 7 août à Lubumbashi avant son inhumation un jour après dans son village à Kashobwe.

Lors de ses dernières apparitions dans les médias de la capitale de l’ancien Katanga, Kazembe Musonda militait pour l’unité. Et ses idées l’ont vite rapproché des fédéralistes, une tendance historique courante dans la région.

De Kazembe à Tshombe : la Conacat, pour dire Canakat [et Conaco] ?

Sa lutte, celle du parti Conacat dont il est le fondateur, s’apparente à celle de Godefroid Munongo. L’historien Augustin Sakwa pense même qu’il s’inscrit dans l’héritage de ce proche de Moïse Chombe, le président du Katanga indépendant.

Son témoignage, il le tient d’une observation de sa lutte politique pour le Katanga. Bien plus, sa Conacat (Conscience nationale congolaise pour l’action et le travail) donne des sonorités connues. Il s’agit bien de la Conakat, qui sera plus tard Conaco de Moïse Tshombe. Ses emblèmes renvoient, par ailleurs, au Katanga indépendant.

« Kazembe luttait pour le fédéralisme intégrateur et différenciateur qui est différent du fédéralisme séparatiste et figé comme la Conaco de Tshombe. Car depuis l’indépendance, notre pays évolue dans un système centralisé qui ne nous avance en rien : “la République de la Gombe”. [Le système centralisé à Kinshasa ; l’expression est ironique, NDRL] », se défend Guellord Momat, le fédéral du parti dans le Lualaba.

Jean-Claude Kazembe Musonda militait depuis 2020, voir un peu plus tôt, en faveur de la réconciliation entre Katangais. Plusieurs fois, et c’est à la surprise générale, il a répété ses appels et vœux à voir se parler deux frères ennemis. Joseph Kabila, président de la RDC jusqu’à janvier 2019 et Moïse Katumbi Chapwe, gouverneur Katanga entre 2006 et 2015.

Jean-Claude Kazembe
Le gouverneur Jean-Claude Kazembe entouré de ses proches, à Lubumbashi. Photo Junior Ngandu

Les deux, malgré le fait de partager en commun le Katanga comme base arrière, semblent aujourd’hui ne pas se supporter. Ils étaient pourtant, avant 2015, très proches.

Entre Katumbi et Kabila, Kazembe Musonda ?

Et Kazembe Musonda dans tout ça alors ? La question se pose, en effet. Pour beaucoup à Lubumbashi, il est l’homme qui a servi, selon les camps, de fusible ou de trait d’union entre Kabila et Katumbi.

En 2017, après environ deux années de gestion par un Félicien Katanga plutôt froid, alors commissaire spécial, Joseph Kabila se choisit Jean-Claude Kazembe Musonda. Il devient le tout premier gouverneur du Haut-Katanga, à l’issue d’un vote où le mot d’ordre de la majorité présidentielle est suivi plus qu’à la lettre.

Kazembe gagne surtout face à Pemba Moto, un adversaire présenté comme candidat de Moïse Katumbi. Le vote est alors carrément un prolongement de rixes en cours entre le chef de l’État fortement acculé par une opposition où s’est rangé son ancien gouverneur du Katanga.

Le nouveau gouverneur de la jeune province est dynamique. Il parle du chef de l’État et en son nom, assez souvent. Mais ses critiques, parfois reçues comme des attaques contre un Katumbi qui a inscrit son nom dans la région depuis 2006, ont parfois les vertus de le faire détester. Certains ne vont d’ailleurs pas tarder à l’affubler des sobriquets moqueurs.

Malmené par les caciques du pouvoir en place

Lors de la traque contre Katumbi et des proches, on lui prête donc un rôle majeur. Cela jouera vraisemblablement, plus tard, en faveur de sa mise sur la liste des personnalités sanctionnées par le Trésor américain pour implication dans des violations des droits humains. Précisément dans la restriction de l’espace d’expression.

Mais Kazembe Musonda est un « Mal nécessaire », explique un Katangais parmi les durs. Il semble le dire sans ironie ni méchanceté. Pour ce connaisseur des dessous des luttes entre Katumbi et Kabila, « Kazembe a été utilisé pour nuire à Katumbi. Mais il a rendu à ce dernier un service en n’étant pas plus dur. Car ce qui pouvait arriver à Katumbi aurait été pire encore si Kazembe n’avait pas un peu bienveillance pour lui. »

N’empêche que le nouveau maître du Haut-Katanga s’est plusieurs fois attaqué à l’adversaire de son patron. En le choisissant, le président Kabila avait sûrement pris le soin de diviser et les leaders locaux et leurs partisans.

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D’autres sources, en revanche, retiennent plutôt comme point de basculement le refus de Kazembe de continuer d’envoyer de l’argent à des proches du président Kabila qui l’exigeaient.

Jean-Claude Kazembe, Haut-Katanga
Le gouverneur déchu du Haut-Katanga au cours du lancement de l’enregistrement des électeurs à Lubumbashi. Photo Didier Makal, 2017

Humilié

Mais l’affaire qui a scellé son sort semble bien celle des 26,7 millions de dollars. Ces « proches du président », présentés comme membres du PPRD, exigeaient le partage de cet argent. Donné pour détourné, était plutôt logé dans un sous-compte à Access Bank dans un compte public. Cet argent provenait de la compagnie minière Mutanda Mining (MUMI). Et le gouverneur avait demandé au président de la République de l’affecter à la construction d’un aéroport moderne à Lubumbashi.

La fin pour Kazembe a été presqu’humiliante. Ses détracteurs l’ont presque ridiculisé. Bloqué à Kinshasa, il est forcé de démissionner. Mais il ne cède pas. Et pour cela, il restera bloqué jusqu’au 16 mai 2018 dans la capitale congolaise. Kazembe est accusé de diviser la population, et une partie de députés lui reproche aussi de ne pas bien gérer la province.

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Des mois plus tôt, le gouverneur du Haut-Katanga venait d’effectuer un réajustement dans son équipe gouvernementale. Il venait de pointer en orbite, sans le savoir, Célestin Pande Kapopo : son ministre de l’économie. Homme de confiance du gouverneur, il était ainsi pré-séant sur les autres ministres. Il sera son successeur.

Le 26 juillet 2017, il tombe lors d’un vote d’une motion de défiance qui le vise. C’est une sortie plutôt honorable pour celui qui a servi Joseph Kabila et ses proches, contre Katumbi pour les proches de ce dernier. Puisqu’un procès pour détournement a même été envisagé un moment, tant il ne voulait pas démissionner. Sa démission devait faciliter l’organisation de l’élection de son successeur. Ce qu’il n’aura toutefois pas fait. Battant, il ira toutefois jusqu’à la cour constitutionnelle. Réhabilité, il n’aura jamais retrouvé son poste qu’un autre gouverneur, Célestin Pande élu et installé, occupait déjà.

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Le mal compris

Durant son court mandat, Kazembe Musonda a fait face à des luttes jusque dans son propre camp. L’une des plus précoces, et où a joué sans doute son tempérament, implique ses voisins nouveaux gouverneurs.

Le Katanga vient d’éclater en 2015 en 4 nouvelles provinces : Haut-Lomami, Haut-Katanga, Lualaba et Tanganyika. Kazembe siège à Lubumbashi. Il a quasiment les infrastructures de base parfois en très bon état. Il est quasiment le seul à jouir d’un tel privilège, en plus d’être comme le Lualaba, une province riche en cuivre et cobalt.

Mais il doit faire face à une pléthore d’agents peu qualifiés, des manœuvres. Parmi eux, un nombre considérable appartient à la brigade d’assainissement. Chaque nouvelle province vient pourtant de prendre tout le personnel qualifié qu’il peut. Le critère prédominant, dans la plupart des cas, est le district d’origine des concernés. Ce sont les districts de l’ancien Katanga, en effet, qui deviennent des provinces.

Kazembe a lui aussi besoin d’engager, comme ses collègues nouveaux gouverneurs, des gens ordinaires. Politiquement, ils comptent beaucoup tant ils sont les premiers à témoigner de la joie du changement par le bouche-à-oreille.

Haut-Katanga, Jean-Claude Kazembe
jean-Claude Kazembe parle aux électeurs à un centre d’enrôlement à Lubumbashi. Photo Didier Makal, 2017.

Convaincu que ce personnel peu qualifié mérite d’être partagé entre les provinces, il opère seul un partage. Tous les quatre, en effet, ils ont partagé les autres richesses héritées du Katanga. Les listes que Kazembe dresse seul semblent aussi se fonder sur les districts d’origine des concernés. Et l’affaire suscite un tollé.

Le gouverneur du Haut-Katanga passe pour un régionaliste, un tribaliste. Mais il n’est certainement pas le seul à s’inscrire dans la logique des origines. Avant lui, des enseignants, politiciens, hauts fonctionnaires sont partis dans les nouvelles provinces où ils ont leurs origines ethniques. Certes, ils espèrent y trouver de meilleurs emplois.

Le chemin inverse de Jean-Claude Kazembe Musonda

Cette image va coller à ce gouverneur. Combinée avec la lutte contre Katumbi et l’opposition pour le régime Kabila qu’il représente, elle lui sera nocive même pour son acceptation par une partie de la population.

Mais, après son retour en 2018, c’est un Kazembe plus pondéré qui se réinstalle à Lubumbashi. Il travaille à implanter son parti. Cela ne l’empêche toutefois pas de s’allier avec le camp présidentiel. Même si, lors de ses sorties médiatiques, il prend de plus en plus de liberté dans sa parole.

Ainsi en 2020, Kazembe entame un tortueux chemin de réconciliation et du repentir. Il veut aussi réconcilier les Katangais, et plus officiellement, Joseph Kabila et Moïse Katumbi. Et la fin de non-recevoir que lui réserve ce dernier ne le décourage pas. Au contraire, certaines voix comme le respecté Muyumba Maila, qui a été porte-parole de l’opposition du Katanga, encourage l’idée.

Alliance contre Tshisekedi ?

Au même moment, les relations viennent de se détériorer entre alliés gouvernementaux FCC de Joseph Kabila et Cach de Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. La rupture est mal vécue dans l’ancien Katanga par les kabilistes. La démarche de Kazembe qui a pourtant démarré plus tôt, se voit couvrir de l’ombrage de ce grand événement.

Une alliance entre Katumbi et Kabila sonne alors comme une démarche visant à liguer les Katangais contre le président de la République. Mais, Katumbi ne mord pas. Certaines personnes fustigent d’ailleurs un piège de l’ancienne majorité au pouvoir. La démarche de Kazembe suscite alors la méfiance. Il lit les signes du temps, continue toutefois à mener des contacts, et ne parle plus assez aux médias.

« Kazembe a pris l’initiative de mettre tous les notables katangais autour d’une table et [dire] de mea-culpa afin de redonner une force a cette province en perte de ses leaders et référence, –diviser pour mieux régner–. Katumbi avait Mal compris l’initiative de Kazembe. Voilà qu’aujourd’hui il se retrouve queue entre les pattes », commente Guellord Momat de Conacat.

Les rares fois qu’il le fait depuis, on est en 2021, Kazembe Musonda présente ses excuses sur la télévision même de Moïse Katumbi, à ce dernier.

« Il parlait de la réconciliation biblique, avec des vrais versets à l’appui. Il a mentionné qu’il préférait dire la vérité même s’il devait pour cela mourir. J’ai été triste d’apprendre qu’il est mort. C’est une personne admirable », témoigne ce 5 août 2021 un pasteur protestant de Lubumbashi.

« C’est mon parrain politique et économique », a déclaré Jean-Bosco Kahonga. Ce doctorant en économie à l’Université de Lubumbashi a travaillé avec lui dans un service fiscal.

CD

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